Pourquoi la campagne d’affichage d’Airbnb m’énerve

Je ne sais pas si vous l’avez croisée, mais cette semaine la ville de Paris est tapissée d’affiches Airbnb de recrutement d’hôtes. Dans un business model comme celui d’Airbnb, c’est des 2 côtés qu’il faut alimenter la machine : de celui des clients, mais aussi de celui des loueurs. Et si côté clients la startup n’a pas trop à s’en faire, côté loueurs l’enjeu d’inventaire est réel.

Scénariser l’enrichissement individuel

Alors Airbnb sort les grands moyens – une campagne d’affichage extérieur – et nous vante les mérites de louer son logement sur Airbnb. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils n’y vont pas par quatre chemins : louer son logement sur Airbnb, ce n’est pas l’occasion de faire des rencontres enrichissantes, de faire découvrir sa ville et ses petites adresses, ou autres ceci-cela qui font tout le sel du storytelling de la marque habituellement. Non là soyons concrets : louer sur Airbnb c’est l’occasion de se faire du blé.

L’affiche qui m’a fait bondir : le portrait d’un hipster barbu comme il faut, qui nous explique que grâce à Airbnb il peut financer sa startup. Pouvait on mettre plus d’ingrédients putassiers générationnels dans un 120×180 ?
Je n’ai pas retrouvé l’affiche susmentionnée, mais voici son pendant 4×3 repéré dans le métro :

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Et alors pourquoi ça m’énerve ? Parce que ça raconte qu’on peut gagner de l’argent sans rien faire. Et cela nourrit une illusion naïve de notre époque. Je suis au regret de rappeler que l’avènement des Bisounours n’est pas encore d’actualité et que digital ou pas, on n’a rien sans rien comme dirait ma grand-mère : louer sur AirBnb ça veut dire un temps fou passé à répondre aux questions des gens, et ne doutez pas qu’ils en posent beaucoup, et souvent ! Ca veut dire les accueillir à l’heure de leur choix qui n’est pas forcément le vôtre, rester dispo pour répondre à leurs questions. Si on loue l’appart entier, faire sa petite valise et aller dormir ailleurs. Si on est un minimum responsable : ranger, libérer de la place dans les placards, laver les draps, les serviettes… Bref un vrai boulot d’hôte (ah oui c’est vrai qu’à la base c’est un métier…).

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Je ne dis pas qu’on ne peut pas en vivre et que la promesse est fausse. Je dis simplement que c’est du boulot, que ce n’est pas si facile que ça, pas toujours si plaisant que ça, et que je ne suis pas sûre que Johnny de la 4×3 puisse en réalité si aisément que ça travailler à temps plein sur sa startup en étant actif sur Airbnb au point d’en vivre…
Je n’ai rien contre AirBnB, bien au contraire j’adore cette boîte et le boulot incroyable qu’ils font sur leur marque; mais dans ce cas précis j’ai un peu de mal avec cette vision du monde qu’ils nous proposent.
AirBnb campagne hôtesAirBnb hotes

Mythes et réalités de la culture startup

Car il faut dire qu’ils ne sont pas les seuls. Les modèles digitaux nourrissent l’illusion qu’on va gagner de l’argent facilement, via de nouvelles opportunités de revenus ne requiérant pas de formation particulière et issus du collaboratif. Mais nombreux sont aujourd’hui ceux qui mettent en cause la sharing economy et la manière dont elle enrichit de manière inégalitaire. Je m’en étais fait l’écho .
Demandez aux chauffeurs Uber parisiens à qui on a expliqué il y a 15 jours que les tarifs baissaient de 20%. C’est sur leur revenu que la baisse s’opère, pas sur la marge de la startup. Et quand, pour rester sur le sujet du transport de personnes, on voit des comparateurs de prix comme Le Taximètre émerger, on peut se dire que le consommateur y gagne. Oui sans doute quelques euros. Mais celui qui y gagne surtout, c’est l’intermédiaire qui va prendre entre 15 et 25% de la marge des compagnies, tirer l’ensemble des prix vers le bas, et au final enrichir ses actionnaires. Les chauffeurs par contre, ceux qui étaient déjà plutôt dans le besoin, ça va pas arranger leurs affaires ! Bah du coup pour arrondir leurs fins de mois difficiles j’imagine qu’ils vont mettre leur logement sur AirBnB puisqu’il sera libre pendant qu’ils feront les heures supp de leurs heures supp…
Et je ne vous parle même pas d’Amazon Mechanical Turk parce que là on change de catégorie.

Alors j’en suis consciente, je me suis un peu éloignée de la campagne d’affichage d’Airbnb. Mais quand même, je crois qu’il y a quelque chose dans cette communication qui est très symptomatique. Pas vous ?

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8 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Laurent dit :

    Je suis d’accord avec vous, la campagne est en décalage avec l’image que l’on se fait d’Airbnb. Je n’aime pas l’idée de compléter ses revenus, je pensais qu’Airbnb se basait sur l’échange et le partage. Il faut être réaliste…

    1. mheberard dit :

      Merci pour votre commentaire Laurent. Non mais bien sûr que les gens qui mettent leur logement en loc. le font pour amasser un peu de revenu, pas pour la beauté du geste. C’est évident.
      Ce qui me gêne c’est de le dire aussi frontalement – culturellement parlant, on n’a pas trop l’habitude chez nous, ça passe sans doute mieux aux States. A la limite soit.
      Mais par ailleurs les sommes requises dans certains visuels (scooter, startup) suggèrent des revenus importants et c’est là où je trouve que la vision est distordue car ce n’est pas aussi simple qu’ils veulent essayer de nous le faire croire, ambiance le pognon entre sans que j’aie rien à faire, vive les startups. 😉

  2. Cédric dit :

    Bonjour Magali,

    Eh oui c’est magique l’Uberisation, nouvel Eldorado de notre société de consommation est peut-être le dernier maillon de l’évolution (chute ?) de notre civilisation. Malheureusement ce n’est pas nouveau. A l’époque des campagnes pub TV du célèbre FAI, le slogan « Il a free, il a tout compris » me faisait le même effet. Car j’entendais en sourdine « et toi le pauvre abruti qui paye plein pot ton abo orange, t’as rien pigé à la life »… Si c’est gratuit, c’est toi le produit. Si c’est bradé, c’est l’écosystème qui est tiré par le bas car tout le monde perd, pas seulement le fameux « intermédiaire/patron » qui est si bon dans le rôle du bouc-émissaire…
    Ces affiches Air B n B prennent vraiment les gens pour des abrutis. Surtout vu d’ici, je n’habite pas Paris mais la france profonde, celle des sans-dents. Une chambre de bonne à Paris pour financer ma moto vintage ? non mais allo quoi ! t’as vu le prix du m2, même pas je peux me payer de quoi poser un tabouret à Paname.
    Sous-entendu : avant de se faire de la thune il faut déjà en avoir un sacré paquet…

    Le mythe du « complément de revenus » est le spam so 2000 des interwebs. Ça veut rien dire, donc chacun y met ce qu’il veut. Bah ouais, si je mets une publicité Adsense sur mon blog, je peux compléter mes revenus avec 5 euros par mois. La classe ultime tu vois.
    Si je fais de l’affiliation vers… heu… au hasard, Amazon, qui soit dit en passant fait crever des milliers de commerçants partout dans le monde sur l’argent du contribuable US, tout en permettant à quelques-uns de « compléter leurs revenus », bah je peux me faire quelques euros aussi.
    Si je brade ma paire de chaussure sur leBonKoin, je complète mes revenus. Si … bref

    On est donc bien d’accord : ça ne veut rien dire. C’est du vent. De l’image de « marque », du branding, et rien d’autre. La gerbe.

    1. mheberard dit :

      Merci cedric pour cette contribution pleine de verve 😉

  3. Jean-Jo dit :

    Bon moi je n’ai pas du tout cette lecture. Je pense même que vous faîtes un contre-sens complet.

    Les gens dont AirBnB fait ici le portrait paraissent jeunes, travailleurs et déterminés, ils débutent leur carrière par la face nord (le premier est sur un job de fast food, l’autre est sur son premier film, le dernier conduit certes sa moto vintage mais son embonpoint et sa petite moustache le situe plutôt dans la classe moyenne). Bref ils sont actifs et néanmoins précaires. Le supplément de revenu de AirBnB c’est le petit supplément d’oxygène pour investir. On imagine le gars du fast food quittant son appart chaque jour avec un locataire AirBnB à recevoir pour tenter de rentabiliser son micro-studio pendant qu’il « gagne » un sous-smic chez Mc-Beurk, à l’image de la classe ouvrière de Berlin en 1920. Et non ils n’ont pas l’air de bourgeois capitalistes et dilettantes bullant en terrasse en honteux rentiers pendant que leurs appartements sont en location perpétuelle, … au détriment de la classe ouvrière.

    A qui cette pub s’adresse-t-elle ? Aux électeurs et législateurs, pour leur dire: s’attaquer à restreindre la « liberté » de louer (ou sous-louer) avec AirBnB, contraindre AirBnB à déclarer les revenus de ces bailleurs, payer leurs impôts, ce n’est pas sauver la ville d’une classe possédante cynique qui transforme le coeur de ville en Disneyland pour touristes, détruisant au passage les conditions d’existence d’une classe populaire en centre ville…Non, non, c’est comme les portraits le montrent de façon émouvante c’est s’attacher précisément à décourager sadiquement cette brave jeunesse qui gagne petit, se lève tôt le matin et ne recule pas devant le sacrifice de son intimité pour tenter de remonter la pente. Et que les méchants inspecteurs et édiles tatillons qui veulent parler au nom du peuple en faisant appliquer le droit se rappellent bien que eux ne feront jamais tout ça avec leur rente de fonctionnaires pas précaires!!

    C’est effectivement du grand n’importe quoi, mais si l’on suit ce qui s’est passé à San Francisco, ça peut marcher.

  4. mheberard dit :

    Hello Jean-Jo,
    désolée d’avoir mis tant de temps à répondre. Merci beaucoup d’avoir partagé votre point de vue avec nous, dont j’apprécie les arguments.
    Je crois sincèrement que cette campagne est avant tout une campagne de recrutement, après qu’il y ait une cible élargie électeurs/législateurs comme vous le suggérez… vous n’avez sans doute pas tort. Mais j’aimerais rebondir sur le point de la taxation que vous évoquez : j’ai loué une voiture sur Drivy pendant mes dernières vacances. Il se trouve que le loueur le fait de façon pro : il a plusieurs véhicules, et commercialise sa petite flotte sur tous les sites collaboratifs positionnés sur la place de Paris. Très bien pour moi : il fait ça de manière pro, et j’ai eu un super service. Top. Sauf que quand même, là il dégage un revenu ou complément de revenu certain, est il vraiment normal qu’il ne soit pas taxé ? Trouvez vous normal que les revenus qu’il dégage ne soient soumis ni à l’IS ni à l’IR ? Personnellement j’ai fondé une société pour facturer mes missions et je suis taxée. Les loueurs classiques eux aussi sont taxés.
    Il me paraît normal que les personnes qui tirent des revenus professionnels des systèmes collaboratifs soient taxés au-delà d’une certain seuil et ceci pour 2 raisons : 1/ l’équité envers leurs concurrents ‘traditionnels’ qui font face aux charges élevées que l’on connaît 2/ l’équité envers moi, dont le travail est taxé/imposé 🙂
    Belle fin de journée

    1. Jean-Jo dit :

      Vous avez tout à fait raison Magali.

      Je dirais même que les impôts doivent s’appliquer également à tous,et ce dès le premier euro. Avec l’informatisation ça n’est même pas coûteux de taxer les micro paiements.

      Cependant les difficultés sont multiples: notre système social se finance sur un schéma fondé sur la société industrielle, avec une assiette de l’impôt largement organisé autour du salariat et des revenus traditionnels, faciles à situer géographiquement, faciles à qualifier et à distinguer de l’économie du don ou du bénévolat.

      La révolution technologique que nous traversons bouleverse la frontière entre travail et loisir, activité privée para-bénévole et service professionnel, et même la localisation d’un service devient ambigüe. Cette inadaptation de notre dispositif juridique et fiscal, encouragé par le dumping que se jouent les états entre eux, représente donc une énorme aubaine pour les Gafas (cf les LuxLeaks), et dans une plus modeste mesure pour ces bailleurs « amateurs ».

      Bonne journée
      Jean-Jo

      1. mheberard dit :

        Yep. Nous voilà bien… ;-/

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