Amazon Mechanical Turk : le secret bien caché de l’intelligence artificielle

Bonjour. Le sujet du jour c’est cette découverte faite jeudi dernier devant Envoyé Special : tous les jours, des tâches automatisées vendues comme de l’intelligence artificielle sur fond de big data masquent en réalité de l’intelligence bien humaine…

Le Turc Mécanique est une supercherie de la fin du XVIIIè, début du XIXè siècle. Il s’agissait d’un automate représentant un Turc et jouant aux échecs,Turc Mécanique estampe qui fascina les foules par sa magie : il gagnait contre tous ses adversaires. L’arnaque était simple : un joueur chevronné bien humain était caché dans un compartiment secret. Napoléon Bonaparte, Catherine II de Russie ou encore Benjamin Franklin tombèrent dans le panneau, pour ne citer que les plus célèbres de ses victimes (source Wikipedia).

C’est donc non sans ironie qu’Amazon s’est inspirée de cette affaire pour baptiser sa plateforme d’intelligence artificielle artificielle Mechanical Turk. Pourquoi cette répétition dans la phrase précédente ? Parce que grâce à cette plateforme des sociétés vendent pour de l’intelligence artificielle ce qui en réalité est de l’intelligence humaine. Vous trouvez ça confus ? Rentrons dans le concret :
cette image vous présente une page de la plateforme Amazon avec les tâches, leur définition et leur rémunération :

Homepage Amazon Mechanical Turk

Les « turkers », comme on les appelle, sont recrutés pour trier, tagger, comparer… Mais pour des sommes ridicules : 20 centimes de dollars en moyenne la tâche, souvent moins, parfois plus, lorsque des compétences plus avancées sont requises (comme taper des sous-titres de vidéos ou retranscrire des interviews). Et là on ne peut s’empêcher de penser à ces entreprises qui vendent des logiciels de retranscription ultra intelligents – alors qu’en fait en back office ce sont des petits indiens qui saisissent le texte.
L’intelligence humaine est aussi énormément utilisée par les sociétés de social listening. Imaginez dans un forum : « Super, mon téléphone est mort alors que je l’ai acheté il y a 3 jours. Je suis juste ravie ». Confiez cette phrase à un robot et il comptabilisera un avis positif pour la marque, sur base du champ lexical employé. Confiez là à l’Américaine qu’on voyait dans le reportage de France 2 et le commentaire atterrira dans la bonne catégorie : avis négatif. Ce qui prend une seconde à analyser pour un être humain n’est pas palpable par un robot : l’ironie. Et si personnellement je savais déjà que les outils sérieux de monitoring de conversations intégraient justement une dimension humaine, j’étais bien loin d’imaginer que les humains en question touchaient maxi 1 à 2 $ de l’heure… Ces exemples de tâches en cachent encore des dizaines d’autres, qui toutes ont en commun leur extrême simplicité et l’absence de qualification requise pour les réaliser, et qui permettent de corriger les limites ou de donner la matière première aux robots qui font tourner notre monde.

Le modèle est fascinant à plus d’un titre. D’abord parce qu’il remet complètement en cause notre croyance sur l’intelligence artificielle : la bande annonce du reportage révélait que derrière les moteurs de recommandation qu’on croise sur de nombreux sites ecommerce là encore ce sont des êtres humains qui ont taggé et associé les produits  (unbelievable!).Page site la redoute.frEnsuite parce qu’on a du mal à comprendre comment des habitants du monde « développé » rentrent dans ce système. Car si une très grande partie des « Turkers » sont indiens et d’autres régions du globe où la misère est quotidiennement exploitée, il est plus surprenant de voir témoigner dans le reportage cette institutrice américaine ou ce chômeur français. On se dit qu’il est sans doute plus simple de prendre une tâche sur le site d’Amazon que de se confronter aux difficultés de la recherche d’un « vrai » emploi. Mais à quelle précarité ces nouveaux travailleurs à la chaîne sont-ils soumis ! Aucun contrat de travail, aucun salaire minimum, aucun volume d’heures garanti… Il arrive même que certains « employeurs » peu scrupuleux ne règlent pas la tâche une fois terminée, sous prétexte qu’elle a été mal réalisée. Les « Turkers » n’ont en ce cas aucun recours : ils ont bossé à l’oeil, tant pis pour eux. Next.

Ce qui m’a surpris en entamant cet article c’est le peu de littérature disponible en français sur le sujet. Les résultats Google sont éloquents : hormis un article sur l’Humanité en 2014, ce sont quasi exclusivement les anglosaxons qui en parlent. Est-ce parce que la plateforme est en anglais ? Son déploiement est pourtant mondial.Première page Google Amazon Mechanical Turk

Le reportage d’Envoyé Special se terminait dans l’Hexagone et révélait qu’une initiative similaire existe chez nous : Foule Factory.

Un site qui se présente avec une ergonomie et un design aux antipodes d’Amazon : fluide, clair, accueillant….

Site web foule factoryFoule Factory siteiteUn storytelling simple, clair, moderne et positif qui sonne comme l’évidence.
Sauf que les rémunérations à la tâche sont quasi aussi faibles que chez Amazon (en même temps c’est le principe) et que ce détail est soigneusement dissimulé dans un site tout propre et rassurant. Ne nous y trompons pas : il s’agit bien d’une dégradation de la valeur du travail humain avec des rémunérations frisant la blague de très mauvais goût.
Sauf que contourner la loi française du travail n’est pas tout au fait aussi simple chez nous qu’au pays de l’Oncle Sam : France 2 précisait que chez Foule Factory on ne peut pas percevoir plus de 300 € par mois. Une manière sans doute de ne pas rentrer dans une relation qui devant les tribunaux pourrait s’apparenter à une relation employeur-employé…

Voilà chez lecteurs. Plutôt fascinant non ? Connaissiez vous ces pratiques et qu’est-ce que ça vous inspire ?

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